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Her, Richard Yates et Human Error : comment des artistes contemporains imaginent l'amour 2.0

Récemment, je suis allée voir Her, le nouveau film de Spike Jonze. C’est sûrement l’un des plus beaux films que j’ai jamais vu de ma vie… En sortant du cinéma, j’ai eu deux envies : envoyer une lettre d’amour (et d’admiration) à Spike Jonze et écrire sur l’amour 2.0. Après avoir donc évoqué la fête 2.0 ici, je m’attèle aujourd’hui à aborder un autre sujet que les internets et les réseaux sociaux ont radicalement transformé, j’ai nommé l’Amour.
Non… je ne parlerais pas de Meetic, Tinder ou autres outils nous promettant coups d’un soir, coups de coeur et/ou âme soeur. J’avais plutôt envie d’analyser comment des artistes contemporains envisagent l’amour virtuel.

 L’@mour virtuel

Qu’entends-t-on par amour virtuel ? Ce sont des romances qui naissent sur la toile et qui ne se concrétisent parfois jamais. L’amour virtuel, c’est un peu comme dire «c’est la beauté intérieure qui compte !», c’est tomber amoureux d’une voix, d’un avatar ou de 140 caractères. C’est une relation où l’on n’a pas besoin de se voir pour s’aimer, où il n’y a pas ou très peu de contacts physiques. Les doigts qui effleurent les touches du clavier, ça ne compte pas ! Mais,  l’amour virtuel ça peut être aussi des histoires démarrées dans la vie réelle et qui, à cause de la distance, se sont transformées en relations par écrans interposés. Ou des idylles qui débutent sur Internet et se poursuivent une moitié en ligne et l’autre moitié dans la « vraie vie ». J’appellerai ça l’amour semi-virtuel et on va commencer par ça d’ailleurs.

 

Amour semi-virtuel et spleen 2.0

 

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A la fois poète, romancier, nouvelliste et blogueur, Tao Lin est le nouveau prodige de la scène littéraire new-yorkaise. Cet auteur, âgé de 28 ans, a débuté en publiant ses poésies étranges sur internet. Pure produit de la blogosphère, il est pour certains, le digne représentant de la génération hyper-connectée et pour d’autres, le nouveau Bret Easton Ellis. Trois livres à son actif, Shoplifting from American Apparel, Richard Yates et plus récemment Taipei, dans lesquels il dresse le portrait d’une jeunesse perdue, esseulée et « over-connectée ». Vive la joie.

Dans son deuxième ouvrage, Richard Yates, publié en 2012, Tao Lin nous raconte la love story de deux jeunes gens : Dakota Fanning, 16 ans et Haley Joel Osment, 22 ans (non, il ne s’agit pas des acteurs). Ils habitent respectivement dans le New Jersey et à New York, et ils ont fait connaissance sur internet. Ils sont différents mais s’éprennent l’un de l’autre. Nous ne saurons pas grand chose à propos de leur rencontre car nous rentrerons directement dans leur quotidien et leurs longs échanges sur le chat Gmail. Leur relation n’est pas totalement virtuelle, ils se voient parfois en chair et en os. Tous deux s’ennuient, se sentent seuls et exposent leur mal-être. C’est triste, un peu déprimant, un spleen 2.0 version « les Fleurs du mail »…

Lorsque Haley Joel Osment décide de déménager pour se rapprocher de sa belle, il découvre ses cachoteries et ses mensonges. L’auteur nous rappelle à l’ordre, amour virtuel rime souvent avec désillusion. On fantasme sur celui qui se trouve derrière son écran mais nous ne savons pas vraiment qui il est. Et je ne parle même pas des usurpateurs d’identités ou catfishes.

Tao Lin nous raconte une histoire semi-virtuelle qui n’aurait sûrement pas eu la même finalité si les deux personnages l’avaient vécue entièrement dans la vraie vie. A travers cet ouvrage, il dresse le portrait d’une jeunesse connectée, mais qui peine à entretenir une relation stable. Selon moi, il illustre également le fait qu’une idylle virtuelle peut avoir le même pouvoir destructeur qu’une histoire réelle.

 I love you, Siri.

 

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Regardons maintenant une idylle purement virtuelle.

Récompensé par l’Oscar du meilleur scénario, Her est un film original, beau, étonnant. Le pitch ? Dans un Los Angeles futuriste (mais réaliste), Theodore Twombly, interprété par Joaquin Phoenix, est un écrivain public travaillant pour beautifulletters.com. Il passe ses journées à dicter à son ordinateur des belles lettres (donc) pour des inconnus. Déprimé, esseulé, il est en instance de divorce. Un beau jour, il s’achète un système d’exploitation (operating system ou OS) capable de s’adapter à la personnalité de son possesseur. En lançant le système, il choisi d’être guidé par une voix féminine. C’est alors, qu’il fait la connaissance de Samantha ou plutôt de sa voix (Scarlett Johnson). C’est une intelligence artificielle, sensible et dotée de vraies émotions. Peu à peu, ils tombent amoureux.

Dans ce film, Spike Jonze nous raconte une belle histoire d’amour, complètement futuriste. Notre héros pensait trouver dans le monde virtuel le remède à son malheur. Ce film illustre parfaitement la solitude contemporaine vécue par des milliers d’individus, qui cherchent comme Theodore, du réconfort dans les technologies modernes. Cependant, cette douce romance n’échappe pas aux problèmes normaux que rencontre un couple IRL (in real life) : jalousie, disputes, malentendus…

Est-ce qu’une idylle virtuelle permettrait de se remettre d’une réelle romance ?

«You need to make more space available on your heart by deleting past lovers »

 

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Cliquez sur la photo pour mieux la voir.

 

Maintenant, imaginons l’amour du futur.

Victoria Siemer est une graphiste new-yorkaise de 25 ans qui s’emploie à transformer les messages d’erreurs de nos ordinateurs en créations artistiques. Chaque semaine, elle met à jour sur son blog Witchoria, une série photo très justement appelé Human Error. Dans cette dernière, elle réalise des montages photographiques alliant instantanés Polaroïds et fenêtres d’erreurs informatiques. Victoria Siemer nous parle de crise existentielle, émotionnelle et expérience de vie dans cette série. Son travail est intéressant à la fois pour son côté rétro-futuriste, elle mêle ici antiquité et modernité à merveille, mais aussi car elle réussit à rendre ces anachronismes particulièrement touchant.

Les photos illustrant le sentiment amoureux sont pour la plupart des messages ayant trait à des peines de coeurs: «He broke your heart unexpectedly», «Your heart is almost full». Victoria Siemer matérialise le chagrin d’amour comme une erreur informatique résoluble en quelques clics. Si seulement.

On peut voir dans ces photos une allégorie de l’amour virtuel. En effet, les romances via écrans interposés ne seraient pas exemptes de peines en tout genre, mais peut-être qu’au fond, l’amour 2.0 serait plus simple à gérer. Il suffirait de fermer son onglet ou de désactiver son Wi-fi pour ne plus jamais entendre parler de quelqu’un…

Victoria Siemer développe une vision de l’amour futuriste qui nous assimilerait à des programmes informatiques, des OS comme Samantha. Aujourd’hui, on peut bien faire l’amour à distance avec des objets connectés, alors peut-être que dans quelques années on effacera nos peines de coeurs en appuyant sur delete ?

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Cliquez sur la photo pour mieux la voir.

 

Une vision fantasmée et plutôt négative de l’amour virtuel

A travers ces trois artistes, j’ai essayé d’exposer différents degrés de l’amour 2.0 : la romance semi-virtuelle, l’idylle connectée et l’amour du futur.

 Ce qui en ressort c’est une vision fantasmé et plutôt négative, mettant en lumière la solitude de nos contemporains  dans cette société tissée pour rapprocher. Pourtant, c’est un fait il y a de plus en plus d’internautes sur les sites de rencontres, cherchant à établir de nouvelles connexions. Aujourd’hui, Internet est devenu la plus grande agence matrimoniale du monde et permet aux grands timides, aux coeurs brisés et tous les autres de tenter leur chance et (re)trouver l’amour réel.

PS: Au final, j’ai écrit (difficilement) sur l’amour 2.0 mais je n’ai toujours pas envoyé ma lettre à Spike Jonze… Je ne savais pas trop quoi lui dire à part à quel point son film m’a touché mais je me suis dit que je pourrais lui raconter mon premier (et seul) amour virtuel. J’avais 10 ans, il s’appelait Sam75015 et on s’était connu sur le chat de Canal J. Il m’avait demandé mon ASV (comprendre âge, sexe, ville) et on s’était aimés.

5 Comments

  1. […] pousse le progrès et l’évolution des hommes beaucoup plus loin. Le dernier film de Spike Jonze, Her, nous plonge dans une société où les OS ne sont plus de simples assistants,  mais de […]

  2. Scarlett Page

    Il y a aussi l’épisode de Big bang theory où Raj tombe amoureux de Siri ^^

  3. Clément

    Super intéressant, je vais me matter HER 😉

  4. Laura

    Personnellement j’ai été moins emballée par le film que toi, certainement car je l’ai trouvé tellement plausible, c’est un peu angoissant. Cela dit, bel article très complet qui m’angoisse encore plus 🙂 Vais-je me marier avec mon Siri plus tard ? Au moins, lui, il ne ronflera pas (enfin j’espère)

  5. arménienne célibataire

    Merci pour cet article. Internet, et particulièrement les réseaux sociaux, ont ce côté à double tranchant: le contact et les rencontres peuvent être à la fois positives mais aussi particulièrement négatives. Ceci dit, l’amour sur Internet est loin d’être impossible, tout vient à point à qui sait attendre, sur Internet ou « en vrai »!

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